Je n’en sens vraiment rien, j’ai l’hiver dans le corps ;
je désirerais sur mon chemin de la neige et de la gelée. Comme le disque épais de la pluie rouge élève tristement son éclat tardif ! Il éclaire si mal, qu’on donne à chaque pas contre un
arbre ou contre un rocher. Permets que j’appelle un feu follet : j’en vois un là-bas qui brûle assez drôlement. Holà ! l’ami ! oserais-je t’appeler vers nous ? Pourquoi
flamber ainsi inutilement ? Aie donc la complaisance de nous éclairer jusque là-haut.
Faust, Goethe, traduction Gérard de Nerval, 1828.
Sol Invictus
Poème épique en trois actes et un épilogue.
Acte I : Saturnales
Une bourrasque glaciale. Le rideau se lève sur le parc national de Plitvice, on
a frappé trois coups.
La scène : trois cent kilomètres carrés de forêts, de lacs, de cascades, de
chablis, de rivières, de souches, de vent, de clairières, de grottes, de hêtres, de sapins, d'épicéas, de karst, de verts, de bruns, d'azurs, de blancs, de nuances
infinies.
L'eau turquoise immobile reflète la course de Phœbus - si bas, si court - ses
montures essoufflées s'en vont mourir une à une, spectres lumineux, rouge-sangs par delà l'horizon. Dans l'eau des torrents bouillonne le givre.
Voici l'écume des jours !
Voici les ombres qui dansent !
Le démon qui put obscurcir la lune et éteindre les étoiles.
Des miroirs s'écoulent, un bassin après l'autre, façonnés par la parque qui
commande à l'érosion. Cérès étouffe, emportée par la neige qui nous cache ses sanglots.
Attifé comme un prince, déchu, en lambeaux, un homme traine son théorbe, sa
lyre, et son clavecin - un paquetage de Jötunn – doux, il gravit la plus haute des chutes d'eau puis considère, grave, cet arbre millénaire.
Empereur des cimes, abrite moi de ta voûte.
Bénis ce repos, que j'attrape mon souffle,
Ce génie malicieux qui quitta mes poumons...
Bouffée d'inhalateur - grimpe au sommet de l'orme.
Vois ! le naphte recouvrir la forêt de Plitvice.
Un drap mauve s'étend, gris sale, il arrive par l'ouest
Et nous cache déjà les abysses stellaires.
Du feux rubis des braises, il ne reste que le charbon :
Les constellations fuient le smog briseur de rêve...
Cette nuit prise dans les glaces du temps
Verra le sublime, la mort affronter l'idéal,
Retire de son sac une flûte-double.
Le banal détruire l'amour, la magie et l'illusion.
Mes amis, ce sera un bien étrange bataille.
Ordre,
Anomie,
Vie,
Poésie.
Que commence la longue nuit des Saturnales !
Joue un air de sarabande au bourdon grave et
militaire.
Diaulos-coryphée, rythme l'entrée des acteurs,
des fantômes des dieux, des hommes et des monstres.
Voici :
Jupiter, Kali, Saturne, Korana,
Ubu roi, Edvard Munch, Terry Gilliam, Claude Debussy,
Tristan Tzara, Adolf Eichmann, Francis Fukuyama,
Iphicrate, Euphrosine, Arlequin, Cléanthis,
Friedrich Nietzsche, Aristote, Platon, Jean Baudrillard,
Confucius, Bernard Madoff, Milton Friedman, Lux Lisbon,
Carlos Slim Helú, Trip Fontaine,
Jessica, Lorenzo,
les Illyriens, les Thraces, les Celtes, les Iapides,
les Romains, les Avars, les Turcs, les Serbes,
les Croates, Prospero, Faust, les trois sorcières de la lande,
Uiscias, Mog Ruith, Gwydion,
Dubthach Dóel Ulad,
Craig Venter, les ours, les loups,
les chats sauvages,
les lynx, les aigles, les grands tétras,
les truites, les figurants et Mythra
déesse des secrets.
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